PIANOFORTE

Jazz in Marciac, lundi 1er août 2022

Texte : Annie Robert / Photographies : Laurent Sabathé

Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann, Bojan Z, Eric Legnini; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé
Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann, Bojan Z, Eric Legnini; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé

Que voilà donc une idée intéressante et un peu folle...
Réunir quatre pianistes de jazz pour un concert. Cela fait rêver. Huit mains, quarante doigts, quatre têtes, quatre expériences ; des possibilités énormes, un son énorme également.
Mais est-ce si évident que cela de jouer à quatre ? Et que craindre d'un tel attelage ?
Un concours d'ego, une avalanches de notes et d'impros, un exercice de démonstration ? Trop de tout peut-être ?
Autre écueil possible, une retenue totale pour ne pas « déranger » les autres qui amènerait un propos un peu mièvre, un peu standardisé et sans beaucoup d'intérêt. Trop de rien en somme...

Mais lorsque l'on connaît ces quatre pianistes, leurs habitudes de partager la scène avec de nombreux musiciens, leurs envies renouvelées d'échanges, leur ouverture à tous les styles et leurs qualités respectives (quatre Victoires du Jazz quand même !), on est vite rassurés. Tous sont des leaders d'une part, d'excellents accompagnateurs d'autres part et des aventuriers tous terrains.

 

Eric Legnini, Bojan Z; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé
Eric Legnini, Bojan Z; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé

Ils ont fait de plus un choix intéressant au niveau des claviers : deux pianos à queue, deux Fender-Rhodes et du coup deux sonorités différentes avec un éventail des possibles élargi : la ferveur de l'acoustique et le son vibré du Fender. Pierre de Bethmann, Eric Legnini, Bojan Z et Baptiste Trotignon ont soigneusement pensé et préparé leur projet pour leur plaisir et pour le nôtre.

Ils auraient pu commencer en rafales sonores, en tempête de notes, en éblouissantes galopades, histoire de cueillir le public à l'estomac.
Mais non, ils ont choisi un morceau retenu « La lenteur » de Pierre de Bethmann dans lequel ils vont poser les principes de ce concert : connivence, échange, motifs clairs qui circulent de l'un à l'autre, respect du soliste sans pour autant restreindre les envies et les folies de chacun. Une liberté qui alterne thème mélodique ou dynamique rythmique.

 

Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann, Bojan Z, Eric Legnini; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé
Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann, Bojan Z, Eric Legnini; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé

Ils vont jouer parfois à deux, parfois à quatre. Ça se parle, se répond, s'interroge, se soutient.
Un morceau d’Éric Legnini intitulé « Bora Bora » suivra, vibrant et inventif.
Puis un autre de Baptiste Trotignon « Moods » où il prendra le lead. Tout reste juste et évident. Rien n'est en trop. Et quelle complicité permanente !
Un vieux morceau de Charlie Parker se voit ensuite joyeusement déstructuré, passant de l'un à l'autre chantant ; un groove magistral. Cela fourmille de petites digressions et d' à-côtés.
Le jeu des chaises musicales se poursuit.

 


À deux (Trotignon / Bojan Z) pour « Ritratto in bianco e nero » de Carlos Jobim, le maître de la bossa, puis encore à deux (Legnini/ de Bethman) pour « Chorinho », un morceau plus classique de Lyle Mays. À chaque fois, le duo est riche de texture et d'écoute, la mélodie se faufile, affleure, glisse d'un piano à l'autre comme un voile souple. On suit de l'oreille et du regard ces échanges. Tout va de soi. Les fins sont fines et précises.

 

On retrouve ensuite tout le style percutant de Bojan Z dans « Seeds » un morceau de sa composition. Et c'est aussi ce qui est passionnant dans ce quatuor. Chacun reste lui même, reconnaissable dans son style et sa façon de jouer mais toujours avec les autres. Les ornementations de chacun s'incluent comme des tesselles de poteries dans une céramique, chaque petit morceau éclatant ou plus sage rehaussant la beauté des autres.


Le célébrissime « Caravan » de Duke Ellington servira de trame à un final échevelé où chacun va s’en donner à cœur joie.Une délicieuse folie, transfigurée, courant à perdre haleine, audacieuse et délurée.

 

Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé
Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann; Jazz in Marciac, lundi 31 août 2022. Photographie : Laurent Sabathé

Bien sûr à Jazz in Marciac, le public ne s'y est pas trompé, debout il en redemande...

Pour le rappel, une incongruité formidable, le si célèbre morceau de Queen « We are the champions » où l'on retrouvera à la fois l'hymne et son martèlement et le jazz en chaloupé décalé. Trouver du groove là dedans n'était pas simple et ils l'ont trouvé pourtant.
Deuxième rappel sur un morceau brésilien doux et caressant.

 

Loin de la standardisation ou du coup médiatique (et financier par la même occasion) il y a un sentiment réconfortant à écouter ce combo ébouriffant, avec son travail remarquable. Le sentiment de se trouver au centre d'une création, ré-création véritable, collective et sans compétitions stériles.

Pianoforte, molto, molto forte !

 

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